lundi 23 janvier 2012
Tome 3 extrait brut.
L’écuyer Anne-François Monnoye de Meaux, commandant des villes et château de Dinan et de Léhon, lieutenant du roi , regardait avec ferveur missire Homo. Le recteur de Saint-Sauveur monta à l’autel. Il se tourna vers la foule massée dans l’église puis solennellement, il prononça l’Introït :
« Caudeamus omnes in Domino, diem festum celebrantes sub honore beate Mariae Virginis, de cujus Assumptione gaudent angeli, et collaudant Fillium Dei… »
Le chœur entama les chants qui accompagnaient les prières du recteur. Le jour de la mort de son fils, Dinan-François-Marie ce 13 janvier, le lieutenant du roi avait juré devant Dieu de tout faire pour protéger son enfant à venir. Il s’était même opposé à ce que Marie-Élisabeth, son épouse, se rende aux cérémonies de l’Assomption. Elle était si proche du terme de sa grossesse et semblait si fragile que cela n’eût point été raisonnable… Il secoua doucement la tête. Un peu de poudre s’échappa de sa perruque et tomba en neige sur la soie de son justaucorps. Il leva les yeux vers le Christ illuminé de soleil et sourit. Son visage extatique en disait long sur sa piété. Le gouverneur Botherel de la Bretonnière se pressait discrètement un fin mouchoir de dentelle parfumé à la lavande sous les narines. Les odeurs fadasses de corps en décomposition, sous les pierres tombales au cœur de l’église, étaient exacerbées par la chaleur de l’été. Les effluves de l’encens, qui brulait sans arrêt, suffisaient à peine à masquer ces remugles infects. En se retournant, son regard se porta sur l’écuyer de Meaux. Le jeune gouverneur n’aimait pas voir celui qui devrait le suppléer dans cet état quasi mystique. Il lui paraissait inconvenant d’ainsi s’afficher devant les membres du Tiers. De la piété que diable ! Mais point trop n’en faut ! Les liens étroits qui les unissaient tous les deux remontaient à leur prime enfance. Déjà leurs pères, avant eux, avaient occupés les mêmes charges. Il aurait tant aimé connaître l’identité de celui qui avait dénoncé le père de son suppléant… Jamais il ne le saurait. Le jeune comte de la Bretonnière n’était pas né lorsque des lettres anonymes furent envoyées au gouverneur, son père, et au ministre pour dénoncer les activités du lieutenant du Roi, messire de Meaux, père d’Anne-François . Anne-François, de dix ans son ainé, n’en sut rien non plus. Les accusations portées contre lui avait été gravissimes. Laver son honneur ne fut pas une mince affaire. Longtemps après il en avait souffert. Comment avait-on pu si sournoisement, si bassement, chercher à avilir un tel homme ? Lui-même, peu de temps après sa prise de fonction en tant que gouverneur, avait du répondre à l’intendant Lebret. Une fois encore, à l’instar de ses prédécesseurs, on l’accusait de malversations. Il est vrai que les prisonniers anglais étaient une manne financière importante et que pour tenir son rang, il lui fallait des revenus conséquents. Ces subsides n’étaient que le fruit d’un droit inhérent à la place qu’il occupait puisque ses prédécesseurs en avaient usés de même … Il était donc décent de faire payer aux Anglois les boissons débitées et les autres denrées… Juste derrière le lieutenant du roi, il avait noté la présence de la comtesse douairière de Plumazon, aux côtés de sa fille et de sa belle-fille jeune veuve. Depuis la descente des Anglais, il n’y avait plus de chapelle à Plumazon et surtout plus de chapelain. Il se rappela missire Quino et esquissa un bref sourire. La reconstruction du château et la restauration de la chapelle avaient commencé. Il ne suivait plus la messe du tout trop occupé par ses pensées. Il marmottait de temps à autres pour faire croire qu’il priait. Toutefois ses yeux ne perdaient rien du spectacle qui se déroulait devant lui. Soudain, un mouvement derrière lui attira son attention. Promptement il se retourna et fixa intensément Louis Juhel, le bedeau de Saint-Sauveur . Celui-ci s’était glissé parmi les membres de la noblesse. S’excusant benoîtement, il progressait rapidement vers le but de sa quête. Arrivé près d’Anne-François Monnoye de Meaux, il se pencha vers lui sans cérémonie et lui murmura à l’oreille. Ce qu’il lui dit, personne ne l’entendit. Mais le visage du lieutenant se décomposa. Il se redressa d’un bond et sans ménagement quitta sa place. Un brouhaha de mécontentement accompagna son départ précipité. Le gouverneur fronça les sourcils violemment. Décidément, la mort de son enfant l’avait beaucoup trop chamboulé.
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